Agent secret malgré moi
Visibilité à géométrie variable
MÉTIER DE CORRECTEUR
Édith Noublanche


J’ai parfois l’impression d’avoir embrassé une carrière d’agent secret.
Cela se produit surtout quand j’observe l’attitude de mes confrères.
Rares sont les correcteurs d’édition qui disent pour quelles maisons ils travaillent. Comme si respecter la confidentialité de titres à paraître exigeait de taire aussi la maison à l’origine de la publication.
Si je respecte ce choix, je dois avouer que je ne le comprends pas.
Nous, correcteurs, nous plaignons d’être invisibles, de ne pas vraiment exister.
Comment peut-on revendiquer une existence sans affirmer soi-même ce qu’on est ?
Comment peut-on espérer une mention dans les travaux ou sur des sites, si à l’inverse on ne dit pas pour qui on corrige ?
Sur les réseaux sociaux, je ne fais pas mystère des maisons qui me confient des missions. Je n’en fais pas non plus mystère dans les conversations.
Avant de m’exprimer aussi ouvertement, je demande évidemment son accord à l’éditeur. La réaction est toujours chaleureuse. Cela me conforte dans l’idée que les éditeurs sont, eux aussi, ravis de voir leur maison mise en avant par leurs collaborateurs et leurs prestataires.
De cette quasi-clandestinité assez répandue, pour ne pas dire généralisée, j’ai pris mon parti. Mais je m’en démarque.
Je continue à mettre en avant les maisons pour lesquelles je travaille ou j’ai travaillé. Et allez savoir pourquoi, la propension que j’ai à parler de « mes » éditeurs est étroitement liée à celle qu’ils ont à parler de moi.
Si j’en juge d’après mon expérience, ça marche dans les deux sens.
Dire ouvertement pour qui je travaille ne signifie pas que je ne respecte pas la confidentialité quand elle est de mise.
Essayez par exemple de me faire parler d’un texte avant parution, ou de me questionner sur le nombre d’interventions : je vous assure que vous n’êtes pas rendus.
J’ai la chance d’être créditée pour mon travail, j’ai même le plaisir d’être présente sur le site de la Manufacture de livres. Ce sont des attentions que je n’ai pas sollicitées, elles émanent du patron.
J’ai goûté à la clandestinité, moi aussi, il y a longtemps. J’avais « le droit » de dire que je travaillais pour untel, qui, en revanche, se gardait bien de parler de moi.
J’ai d’ailleurs corrigé des textes dont les auteurs n’ont même pas su entre quelles mains leur texte était passé. C’est un vrai regret, qui explique peut-être pourquoi, dès que l’on m’a sortie du placard, j’ai vécu ça comme un vrai coming-out.
Croyez-moi, cette attention et cette considération changent du tout au tout la représentation que l’on a de soi.
