Comparatifs de rentrée
Et hors classements ?
HUMEUR DE CORRECTRICE
Édith Noublanche


En français, le comparatif compare : meilleur que, plus remarquable que, moins réussi que. Il installe aussitôt une petite compétition.
Le superlatif relatif, lui, classe : le meilleur, le plus remarquable, le moins réussi. Il transforme la comparaison en hiérarchie.
Le superlatif absolu est moins mondain. Il se contente de dire : très bon, remarquable, excellent. Il n’a pas besoin de mesurer aux autres ni de trouver une place dans un palmarès.
La rentrée littéraire, elle, préfère manifestement les comparaisons et les classements. Meilleur que les autres, préféré à, sélectionné plutôt que… Elle aime les listes, les premières listes, les deuxièmes listes, les dernières listes, nous laissant le soin de dresser la liste de ceux qui auraient dû figurer dans les listes.
Pourtant, le « que », moi, j’ai envie de l’enlever.
Car meilleur que ne nous apprend pas grand-chose sur un livre. Pour être meilleur que son voisin, encore faut-il avoir un voisin, et être sûr que ledit voisin est bon.
Dire d’un roman qu’il est très bon engage davantage.
Il faudrait cesser d’établir la liste des trente meilleurs romans d’une rentrée de 461 titres, car personne ne peut prétendre avoir lu les 461.
Mieux vaudrait revenir à quelque chose de beaucoup plus honnête : « Parmi ceux que j’ai lus, ceux-ci me paraissent bons/très bons/remarquables. »
Certains livres relèvent le gant de leur réputation. D’autres sont bons, mais moins que le livre extraordinaire qu’on avait annoncé dans ces fameux palmarès de rentrée littéraire.
Quelques-uns, enfin, accomplissent le miracle inverse : ils sont plus grands à la lecture que le bruit que l’on fait autour d’eux et méritent qu’on les regarde sans les mesurer aux autres.
En cette rentrée littéraire, l’un de ces textes qui mériteraient d’être regardés un peu plus est assurément De guerre ou d’ailleurs, de Séverine Chevalier, publié par La Manufacture de livres. (Pas qu’il faille absolument lui trouver quelqu’un à battre. Surtout pas. Mais, au milieu d’une rentrée qui fabrique tant de « meilleurs que », celui-là vaudrait qu’on s’arrête et qu’on dise : « il est ».
Ce roman n’est pas demeuré invisible : il a fait l’objet de comptes rendus de lecture très enthousiastes, notamment celui de Claro.
Mais, quand cent voix répètent en boucle la même chose sur les mêmes titres, que reste-t-il comme place pour qu’on parle vraiment d’un livre comme celui-ci ?
Je ne veux pas dire que De guerre ou d’ailleurs est meilleur que tel ou tel autre roman. Je voudrais simplement qu’on lui accorde ce que les palmarès accordent si rarement à un livre qui échappe à leur mécanique : du temps, de l’attention, une chance véritable d’être lu.
Dans une rentrée littéraire saturée de classements, De guerre ou d’ailleurs mérite mieux qu’une place parmi les absents. Il mérite de circuler, d’être recommandé, découvert. Il mérite que l’on dise tout simplement : lisez-le.
Il faut lire ce roman sans attendre qu’une liste nous y conduise, sans lui demander de battre un autre livre, sans lui demander d’être meilleur que quoi que ce soit.
Il est très bon, remarquable même. Et cela devrait suffire.
